Bas les voiles !
Bas les voiles !, recto Bas les voiles !, verso

"Bas les voiles !" a été publié par Chahdortt Djavan en 2003 aux éditions Gallimard
ISBN 2-07-073534-6
Voir aussi : Le voile, l'islam et le coran

Extraits :

Ceux qui sont nés dans les pays démocratiques ne peuvent pas savoir à quel point les droits qui leur paraissent tout naturels sont inimaginables pour d'autres qui vivent dans les théocraties islamiques. J'aurais mérité, comme tout être humain, d'être née dans un pays démocratique, je n'ai pas eu cette chance, alors je suis née révoltée.

Mais qu'est-ce que c'est que porter le voile, habiter un corps voilé ? Que signifie être condamnée à l'enfermement dans un corps voilé puisque féminin ? Qui a le droit d'en parler ?
J'avais treize ans quand la loi islamique s'est imposée en Iran sous la férule de Khomeyni rentré de France avec la bénédiction de beaucoup d'intellectuels français. Une fois encore, ces derniers avaient décidé pour les autres de ce que devaient être leur liberté et leur avenir. Une fois encore, ils s'étaient répandus en leçons de morale et en conseils politiques. Une fois encore, ils n'avaient rien vu venir, ils n'avaient rien compris. Une fois encore, ils avaient tout oublié et, forts de leurs erreurs passées, s'apprêtaient à observer impunément les épreuves subies par les autres, à souffrir par procuration, quitte à opérer, le moment venu, quelques révisions déchirantes qui n'entameraient toutefois ni leur bonne conscience ni leur superbe.
Certains intellectuels français parlent volontiers à la place des autres. Et aujourd'hui voilà qu'ils parlent à la place de celles qu'on n'entend pas - la place que tout autre qu'elles devrait avoir la décence de ne pas essayer d'occuper. Car ils continuent, ils signent, ils pétitionnent, ces intellectuels. Ils parlent de l'école, où ils n'ont pas mis les pieds depuis longtemps, des banlieues où ils n'ont jamais mis les pieds, ils parlent du voile sous lequel ils n'ont jamais vécu. Ils décident des stratégies et des tactiques, oubliant que celles dont ils parlent existent, vivent en France, pays de droit, et ne sont pas un sujet de dissertation, un produit de synthèse pour exposé en trois parties. Cesseront-ils jamais de paver de bonnes intentions l'enfer des autres, prêts à tout pour avoir leur nom en bas d'un article de journal ?
Peuvent-ils me répondre, ces intellectuels ?
Pourquoi voile-t-on les filles, seulement les filles, les adolescentes de seize ans, de quatorze ans, les fillettes de douze ans, de dix ans, de neuf ans, de sept ans ? Pourquoi cache-t-on leur corps, leur chevelure ? Que signifie réellement voiler les filles? Qu'est-ce qu'on essaie de leur inculquer, d'instiller en elles? Car au départ elles n'ont pas choisi d'être voilées. On les a voilées. Et comment vit-on, habite-t-on un corps d'adolescente voilée ? Après tout, pourquoi ne voile-t-on pas les garçons musulmans? Leur corps, leur chevelure ne peuvent-ils pas susciter le désir des filles ? Mais les filles ne sont pas faites pour avoir du désir, dans l'islam, seulement pour être l'objet du désir des hommes.
Ne cache-t-on pas ce dont on a honte ? Nos défauts, nos faiblesses, nos insuffisances, nos carences, nos frustrations, nos anomalies, nos impuissances, nos bassesses, nos défaillances, nos erreurs, nos infériorités, nos médiocrités, nos veuleries, nos vulnérabilités, nos fautes, nos fraudes, nos délits, nos culpabilités, nos vols, nos viols, nos péchés, nos crimes ?

Chez les musulmans, une fille, dès sa naissance, est une honte à dissimuler puisqu'elle n'est pas un enfant mâle. Elle est en soi l'insuffisance, l'impuissance, l'infériorité... Elle est l'objet potentiel du délit. Toute tentative d'acte sexuel par l'homme avant le mariage relève de sa faute. Elle est l'objet potentiel du viol, du péché, de l'inceste et même du vol puisque les hommes peuvent lui voler sa pudeur d'un simple regard. Bref, elle est la culpabilité en personne, puisqu'elle crée le désir, lui-même coupable, chez l'homme. Une fille est une menace permanente pour les dogmes et la morale islamiques. Elle est l'objet potentiel du crime, égorgée par le père ou les frères pour laver l'honneur taché. Car l'honneur des hommes musulmans se lave avec le sang des filles ! Qui n'a pas entendu des femmes hurler leur désespoir dans la salle d'accouchement où elles viennent de mettre une fille au monde au lieu du fils désiré, qui n'a pas entendu certaines d'entre elles supplier, appeler la mort sur leur fille ou sur elles-mêmes, qui n'a pas vu la détresse d'une mère qui vient de mettre au monde sa semblable, celle qui va lui jeter à la figure ses propres souffrances, qui n'a pas entendu des mères dire «Jetez-la dans la poubelle, étouffez-la si c'est une fille ! », par peur d'être tabassées ou répudiées, ne peut pas comprendre l'humiliation d'être femme dans les pays musulmans. Je rends ici hommage au film de Jafar Panahi, Le cercle, qui met en scène la malédiction de naître fille dans un pays musulman.

Écoutez fonctionner la machine rhétorique de certains intellectuels français. Elle est bien huilée. C'est un plaisir. Moteur trois temps. 1° Nous ne sommes pas partisans du voile (quel soulagement de l'apprendre...). 2° Nous sommes contre l'exclusion de l'école (entendez : nous avons doublement bonne conscience). 3° Laissons faire le temps et la pédagogie. Entendez bien : une fois encore, laissons faire les autres - les filles voilées vivre voilées et les enseignants se débrouiller. Les Ponce Pilate de la pensée ont parlé. Ils peuvent retourner à leurs petites affaires, disserter et philosopher en attendant la prochaine pétition.

J'ai vécu le totalitarisme islamique et les barbaries religieuses sous tous leurs aspects. Quand je suis arrivée en France, j'avais l'impression de ne pas être sur la même planète. J'avais le sentiment d'être comme quelqu'un qui débarquerait dans notre monde après avoir subi les tortures de l'Inquisition chrétienne au Moyen Âge. Je n'éprouve aucune indulgence pour la religion. En ce qui concerne la croyance, Dieu merci, je ne suis même pas athée. Simplement, j'ai conscience d'exister, conscience aussi de l'injustice qui règne sur cette terre, conscience de ce qu'est l'enfer sur terre. Dieu, s'il existe, c'est son affaire.
Le Coran, lui, n'a aucun doute sur les frontières du mal et du bien. Ce qui n'est pas contenu dans le Coran est le mal absolu. Tout, le Tout, est dans le Coran. Le Coran a pensé à tout, à l'être humain dans sa totalité, aux êtres humains de toutes conditions. En matière d'humanité, rien n'échappe au Coran ; en douter est en soi un péché, un sacrilège. La légitimité des trois religions monothéistes procède du fait que cette légitimité est divine, donc absolue et hors de toute discussion. Et comme Dieu, Allah et Yahvé se font rares, les croyants doivent obéir à leurs représentants sur terre.
La dévalorisation juridique et sociale de la femme dans l'islam, sa mise sous tutelle masculine va de pair avec son statut d'objet sexuel et ce statut lui-même a sa source dans le Coran. Dans les pays musulmans, la femme selon les lois islamiques a besoin pour quitter le pays de l'autorisation de celui sous la tutelle de qui elle est placée, c'est-à-dire son mari ou à défaut son père, son frère, son oncle. La charia va plus loin : une femme n'a pas le droit de sortir du domicile conjugal sans l'autorisation de son mari ou de sa tutelle. La femme n'est jamais considérée comme une personne entière. En Iran, depuis 1998, les femmes n'ont plus le droit de circuler d'une ville à l'autre toutes seules. Et je parle bien des femmes, pas des adolescentes mineures.

Le Coran consacre de nombreuses pages au bas-ventre des hommes, à leur plaisir sexuel et au devoir des femmes d'assouvir le désir de leur mari. Le Coran aborde aussi le plaisir paradisiaque des hommes. Aux bons musulmans, et aux martyrs de l'islam, le Coran réserve des houris éternellement belles, éternellement jeunes, éternellement vierges, revirginisées après chaque coït. Pour les hommes, c'est la réalisation d'un fantasme, l'orgasme infini, inlassable, et la fin d'une hantise, l'éjaculation précoce. J'imagine que les hommes seront des super-mâles, avec un pénis en acier, infatigable. Rien que du plaisir, de la jouissance, du bonheur. Je me demande si ce n'est pas grâce à ces sacrées promesses que les religieux croient à la sacralité du Coran. Quel homme ne rêve de ça ? Il suffit d'y croire.
Le Coran dit certes que « le paradis est sous les pieds des mères » mais n'évoque pour celles-ci aucun plaisir comparable à ceux qu'il réserve aux hommes. Comme le paradis n'est ouvert qu'aux mères et non aux infortunées femmes stériles, comme on ne peut forniquer avec la mère d'aucun homme (un « nique ta mère », dans les pays musulmans, peut se terminer en effusion de sang), peut-être les mères, au paradis, regardent-elles les hommes forniquer avec les houris...

Je vois d'ici l'indignation de quelques voilées nouveau style, de celles qui parlent haut et fort de leur liberté et de leur identité, mais ne plaisantent pas avec le Coran. On en voit quelques-unes, dans la rue, dans le métro. Elles s'affichent. Elles affichent leur résolution, prêtes, on le sent, à répondre vertement aux questions que personne ne leur pose mais que leur regard, leur port de tête, leur assurance provocatrice appellent de toute évidence. Sans doute un jour ceux qui les inspirent nous proposeront-ils une nouvelle lecture du Coran (les monothéismes n'en finissent pas de se relire) pour nous persuader, vieille recette, qu'il faut savoir l'interpréter et au besoin y déchiffrer ce qui n'y est pas écrit. Mais on n'en est pas encore tout à fait là avec l'islam. On en reste aux signes extérieurs de richesse identitaire et aux lectures fondamentalistes. Le voile est ma culture. Le voile est ma liberté. Vieille rengaine qui date des années de la décolonisation : la liberté est une chose, disaient alors certains, mais la liberté culturelle en est une autre. On distinguait, avant d'en venir à les opposer, les droits de l'homme (individuel) et le droit des cultures (collectives). La justification intellectuelle de toutes les non-démocraties post-coloniales était ainsi trouvée. Et c'est au moment où l'on fait mine parfois de s'en inquiéter à l'échelle planétaire (bien sûr lorsque les intérêts économiques ou stratégiques des pays occidentaux sont en cause), qu'on entend sans broncher fredonner ce refrain dans nos banlieues.

Que des jeunes femmes adultes portent le voile, cela les regarde. Mais il y a dans l'attitude de beaucoup d'entre elles une double perversité. Le port du voile en France n'est pas le moyen de se fondre dans la foule anonyme, plutôt le moyen d'attirer le regard, de se faire remarquer, une forme d'exhibitionnisme, de provocation; femme objet et fière de l'être; femme objet sexuel, plus exactement. Cette perversité-là, encore une fois, est leur affaire. Mais elle n'est plus tout à fait leur affaire, je vous supplie d'y prêter attention, lorsqu'elle s'accompagne d'un message prosélyte à destination des plus jeunes, d'un message lui-même voilé parce qu'il dissimule sa vraie nature sous le voile des mots « liberté », « identité » ou « culture ». Imposer le voile à une mineure, c'est, au sens strict, abuser d'elle, disposer de son corps, le définir comme objet sexuel destiné aux hommes. La loi française, qui n'interdit rien aux majeurs consentants, protège les mineurs contre tout abus de ce genre. Toutes les formes de pression directe ou indirecte qui visent à imposer le voile à des mineures leur confèrent par là même un statut d'objet sexuel assimilable à celui de la prostitution. Elles doivent être interdites par la loi. Les mutilations psychologiques et morales sont des mutilations sexuelles ; tout comme les mutilations sexuelles sont également des mutilations psychologiques et morales. Il y a eu des ethnologues, minoritaires heureusement, pour défendre l'excision au nom de la différence culturelle. Péché contre l'esprit et péché contre la société assurément. Ne commettons pas la même erreur, la même faute, à propos du voile islamique. Ce n'est pas au nom de la laïcité qu'il faut interdire le port du voile aux mineures, à l'école ou ailleurs, c'est au nom des droits de l'homme, et au nom de la protection des mineures.
Pour le reste, que nous chante-t-on ? Que nous chantent-elles, les égéries de Mahomet « libérées » par le voile ? De quoi sont-elles libérées au juste ? Elles affirment leur «identité», disent-elles. Quelle identité? Quelques midinettes parlent comme si elles avaient eu le génie d'inventer le voile ou d'en identifier les vertus. Elles le revendiquent comme un nouveau symbole après avoir fait un tour sur les bancs de la fac, comme si le voile était une invention du XXIe siècle. Ce voile qui remonte à la nuit des temps, symbole d'archaïsme en voie de disparition dans les campagnes les plus reculées et les églises les plus traditionnelles de la vieille Europe, voilà qu'il voudrait se faire une nouvelle jeunesse, se faire passer pour ce qu'il n'est pas.
Car ce qu'il est, nous le savons bien. Non pas le symbole séduisant d'une nouvelle identité, mais l'expression de l'aliénation et souvent aussi celle du repli devant les duretés du pays d'accueil. Les femmes voilées en France ou dans d'autres pays démocratiques attirent les regards, attisent les regards. Elles accèdent au statut d'image, au même titre que ces femmes qu'on voit sur la couverture des magazines pour hommes. Être voilée, s'afficher voilée, c'est être constamment et avant tout la femme objet sexuel. Une femme voilée est un objet sur lequel un écriteau invisible se laisse lire : « Interdit de voir. Juste fantasmer. » La femme devient un objet qui par son existence même sollicite les fantasmes permanents des hommes. Ces fantasmes qu'on n'ose s'avouer.
Et comme le voile est à la mode, elle l'assume, elle le choisit, elle en est fière. Enfin celles que personne ne remarquait attirent l'attention avec le voile. Elles cachent ce que peut-être personne ne regarderait si elles ne le cachaient pas. Comme les prostituées qui dissimulent leur corps dans l'ombre des nuits pour tromper les clients, ces femmes voilées cachent leur corps, pour qu'un mari enfin les choisisse les yeux fermés.
Le voile, c'est en même temps un refuge pour dissimuler l'exclusion sociale. Les immigrées orientales, très souvent chômeuses ou employées dans des travaux subalternes, doivent, pour toucher le SMIC, se débattre sur un marché du travail de plus en plus difficile où la discrimination règne. Elles passent après les hommes, après les femmes non orientales, objets d'une exclusion sociale et économique impitoyable. Exclues de leur communauté musulmane quand elles se sont battues pour leur émancipation (cette émancipation qui leur vaut tout au plus le montant du RMI), exclues de la société française, du marché de l'emploi, elles ont payé cher leur indépendance. La société française n'a pas fait assez pour leur intégration. Comment s'étonner que certaines d'entre elles se réfugient sous le voile et essaient de trouver un mari qui les nourrira pour le prix de leur virginité ? Au moins, elles ne seront pas à la rue, comme les femmes de plus en plus nombreuses qu'on voit mendier dans le métro, elles ne connaîtront pas la fin sordide des SDF clochardisés. Ces femmes n'échappent à l'exclusion que par l'aliénation.
Il est peut-être temps que les intellectuels français, après s'être intéressés tour à tour à l'Afghanistan, à Massoud, à Loft Story, à l'Irak... et au voile, ces sujets éphémères ou saisonniers, s'intéressent aux détresses flagrantes des exclu(e)s de ce pays dans lequel nous vivons et qui va de plus en plus mal. À ces hommes et à ces femmes, français ou immigrés, qui sont de plus en plus nombreux dans le métro et le RER, à ces fantômes du licenciement dont la présence bavarde ou silencieuse à nos côtés, au quotidien, nous fait honte. À la petite poignée de femmes musulmanes, très minoritaires, qui ont un travail décent et ont choisi de porter le voile, je dirai que la perversité existe (il y a des prostituées, dit-on, qui vendent leur corps sans être vraiment dans le besoin, pour le plaisir). Elles sont adultes. Elles peuvent même enfouir leur corps dans une couverture en laine par une chaleur de trente-cinq degrés. Si ça les fait jouir, c'est leur affaire. Mais dès qu'il s'agit d'enfants, d'enfants vivant en France, qu'on prétend endoctriner et éduquer à l'aliénation en imposant à leur corps la marque sexuée de leur dépendance, je dis : Non ! Halte ! Atteinte aux droits de l'homme !